Violence managériale sexiste : de « l’Exercice de l’Etat » au CNC

(actualisé le )

La scène : le bureau d’un directeur du CNC. Sur le mur derrière lui : la photo d’une femme nue à quatre pattes devant un crocodile. Face à lui : une agente de son service, convoquée dans le cadre professionnel… ambiance. Fin de la séquence.

Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) s’occupe de cinéma, et il s’en occupe bien, nul ne le conteste. Il est donc assez logique que les bureaux, y compris les bureaux de direction, s’ornent d’affiches de cinéma ou de photogrammes (les photos tirées des films), au gré des goûts artistiques de leurs occupants. Rien d’étonnant donc qu’un des directeurs choisisse de mettre dans son bureau, là où il reçoit les visiteurs extérieurs, les collègues et les agent.e.s, une photo extraite du film L’Exercice de l’État, film de Pierre Schoeller, par ailleurs aidé par le CNC, qui traite de la vie de nos gouvernants.

Ce qui est plus curieux, et de notre point de vue totalement inadmissible, c’est que la photo en question représente une femme entièrement nue, à quatre pattes en train de progresser, sur un tapis de prix et dans un intérieur luxueux, vers la gueule ouverte d’un crocodile. Il ne s’agit de notre part ni de pudibonderie ni de censure morale mais bien de défense des collègues, et en particulier des collègues-femmes qui sont largement majoritaires au CNC. Ce n’est pas l’image elle-même qui est en cause ici mais l’usage qui en est fait.

De l’art ou du cochon ?

Précisons donc, avant qu’on nous le reproche, qu’on ne discute pas sa valeur artistique dans le contexte du film où elle illustre l’inconscient d’un haut fonctionnaire. La liberté de création du réalisateur n’est évidemment pas ce qui fait débat ici (et du reste l’image fonctionne plutôt bien… dans le contexte du film). Rien à dire non plus sur le choix qui en est fait pour illustrer le dossier de presse en anglais du festival de Cannes 2011, ni sur le fait qu’elle ait été reprise par plusieurs médias de langue anglaise (ici, par exemple, ici, ou encore ici), on est toujours dans l’univers du film.

En revanche, lorsque cette image s’affiche en grand format sur le mur d’un responsable d’établissement public, fût-il le CNC, et s’impose à ses visiteurs et visiteuses (puisqu’elle est dans son dos), peut-on y voir autre chose qu’une provocation sexiste ? Le fait qu’elle appartienne, au départ, au monde de l’art, n’enlève rien à l’inconfort d’un personnel quasi exclusivement féminin qui s’assoie face à cette photo et doit essayer quotidiennement de donner le change.

« Respect mutuel » et « vivre ensemble »…

On est ici bien loin du discours dont on nous rebat les oreilles à longueur de temps, à savoir le « respect mutuel » et le « vivre ensemble ». Un bureau, un espace de travail, qu’il s’agisse de celui d’un directeur ou de n’importe quel agent, est un espace partagé. Sa décoration, au nom de ce respect mutuel, se doit donc d’être suffisamment neutre pour ne choquer personne dans ses convictions politiques, religieuses ou éthiques. De la même façon qu’une crucifixion ou toute autre image biblique serait déplacée dans le bureau d’un.e agent.e d’un service public, nombre d’œuvres d’art présentent directement ou symboliquement des images violentes qui n’ont pas à être imposées dans un espace de travail partagé. Qu’il s’agisse ou non d’une œuvre d’art, la photo affichée dans le bureau de ce directeur, sortie du contexte du film, ne présente qu’une image humiliante et dégradante de « la » femme.

Une direction qui se gonfle

Notre section locale a interpellé l’intéressé pour lui demander de retirer l’image de son mur. La réponse est venue, non du directeur concerné, mais de la Présidence du CNC, qui n’y est pas allée de main morte (voir en pièce jointe). Le directeur général délégué considère que nous propageons des « insinuations diffamantes » (rien que ça !) et affirme notamment que notre action constitue « un véritable acte de censure à l’encontre de l’affiche d’un film ». Sur sa lancée, il ajoute que : « Cette démarche s’inscrit donc en totale contradiction avec la mission de service public du CNC, maison du cinéma, dont l’objet principal est précisément de soutenir les œuvres cinématographiques dans toute leur diversité ainsi que le respect et la promotion de la liberté de création. »

Voilà pour la leçon de morale, à notre avis un peu « gros sabots » pour un responsable d’institution culturelle traitant de cinéma et cela au moins pour deux raisons.

- Sur le plan formel, si le film de Pierre Shoeller est incontestablement une œuvre cinématographique, un photogramme tiré de ce film n’a pas obligatoirement droit à cette qualité, même s’il a été choisi pour figurer dans la plaquette anglaise.
- Sur le fond, il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de sémiotique visuelle pour comprendre que la signification d’une image dépend au moins autant du contexte de présentation que de son contenu. Or, dans le cas présent, le contexte de présentation relève, de notre point de vue, de la provocation sexiste en position hiérarchique et de rien d’autre.

Le plus insupportable dans l’affaire est que, à travers notre secrétaire de section, ce sont celles et ceux qui sont en butte à cette violence, les agent.e.s, qui se retrouvent accusé.e.s de donner dans la censure morale. « À ce compte-là, il faudrait voiler la moitié des statues du Louvre », a-t-il été déclaré en réunion par un membre de la direction. Et bien non, elles sont au Louvre, pas dans le bureau d’un chef de service, et elles côtoient au musée tout un tas d’images dont la présence hors du cadre muséal pourrait ne pas être évidente, martyres de saints, scènes de massacres, de rapts ou de viols, etc. Ce qui est admissible dans un contexte peut être ignoble dans un autre, et utiliser une image d’art pour produire un effet de domination dans le registre de la sexualité, cela revient à la ravaler à un usage pornographique. Il est très étonnant que ces personnes chargées de hautes responsabilités en matière culturelle puissent feindre de ne pas s’en rendre compte, « c’est de l’art », nous dit-on.

Et une autre qui se dégonfle

On ne le dira jamais assez, une des voies qu’emploie couramment la violence managériale consiste à s’affranchir des règles communes de manière à établir une frontière nette entre ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés et à bien faire sentir tout le poids de cette distinction (imaginez cette photo sur le mur d’un.e agent.e lambda d’un service lambda !) Et si ce type de comportement hiérarchique est ressenti comme blessant par les agent.e.s, de par l’image de « la » femme que véhicule cette photo dans cette situation précise, cette blessure est d’autant plus douloureuse qu’elle est inexprimable (sinon « vous ne comprenez rien à l’art et vous voulez voiler les statues du Louvre »). Décidément, l’art a bon dos, et au moment où le ministère nous parle sans cesse de « risques psycho-sociaux » et d’égalité hommes/femmes, on peut s’aviser qu’il y a là comme un problème.

Détail pittoresque : le titre anglais du film de Pierre Schoeller est « The Minister », titre qui se superpose dans le bureau du directeur à l’image de la femme à quatre pattes devant son crocodile.
Malin, ça aussi, sachant que le ministère de la culture est confié, pour la quatrième fois consécutive, à une femme.

Mais tout cela ne pose aucun problème au nouveau secrétaire général du ministère qui, en réponse à une saisine de notre part, botte en touche (« c’est de l’art ») et ne souhaite pas « faire de l’ingérence dans les affaires des établissements publics ». Superbe message adressé aux directions des établissements publics : elles peuvent faire tout et n’importe quoi avec leurs personnels, il n’y aura pas d’ingérence de la tutelle, et cela, pile au moment où le ministère se porte candidat à la double labellisation « contre les discriminations » et « pour l’égalité femmes/hommes »
Ça aurait été pourtant le bon moment pour rappeler que la violence faite aux femmes n’est pas seulement la violence physique, mais que la violence symbolique aussi est inadmissible.
Clap de fin ?

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Note : dans les deux documents joints, les passages pouvant conduire à identifier des personnes ont été noircis.