Notes de lecture

Qu’est-ce-qu’un peuple

Qu’est-ce-qu’un peuple ? / Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Georges Didi-Huberman, Sadri Khiari, Jacques Rancière. Paris : La fabrique Éditions, 2013. 143 p.

Ce petit ouvrage regroupe 6 articles écrits pour l’occasion ou repris de publications antérieures avec pour ambition « de montrer ce que peuple garde de solidement ancré du côté de l’émancipation » alors que le terme, comme ceux de république ou laïcité, tend de plus en plus à servir au seul maintien de l’ordre.

BADIOU Alain. Vingt-quatre notes sur les usages du mot « peuple ».
Badiou oppose « peuple officiel », majorité votante et conciliante envers l’Etat capitaliste, et le « peuple véritable », peuple des exclus et sans droit qui vise à abolir L’État existant.

1- « Peuple » est aujourd’hui un terme neutre, utilisé aussi bien par J.-L. Mélanchon que par M. Le Pen. Tout est affaire de contexte.

2- L’adjectif « populaire » est plus connoté et tend à politiser le substantif qui lui est accolé : comité populaire, front populaire, armée populaire de libération... renvoient à des histoires d’émancipation, même si dire d’un homme politique qu’il est populaire n’a qu’une statistique.

3- Mais attention à peuple suivi d’un adjectif identitaire ou national !

4-6-7- Dans tout le contexte de la colonisation, le mot peuple a été refusé aux colonisés qui ont dû imposer par la force leur revendication à l’usage de ce terme. Aujourd’hui encore l’expression « peuple palestinien » n’est pas admise par le gouvernement israélien. En dehors de ces cas, toute expression plombée par une identité, comme « peuple français », reste du domaine réactionnaire.

5- Cependant, en dehors des guerres d’indépendance, peuple accolé à un adjectif national ne vaut pas grand chose. Marx le soulignait déjà « les prolétaires n’ont pas de patrie ». Sentence encore plus vraie aujourd’hui où l’exode ne se fait plus seulement de la campagne vers la ville, mais d’Afrique et d’Asie vers l’Europe, et où les ouvriers sont plus que jamais le corps vivant de l’internationalisme.

8- Dans les démocraties parlementaires, par le simulacre politique du vote, le peuple ne sert qu’à conférer une fiction de légitimité aux élus, et à maintenir L’État.

9- Et les États ne sont qu’allégeance aux nécessités du Capital et utilisent le peuple, inerte, atomisé, pour conforter le capitalisme.

10-11- Ne peut-il y avoir « assemblée populaire » émancipatrice en dehors d’un contexte de libération nationale ?

12- Les ouvriers grévistes de juin 36 ou de mai 68, comme les esclaves révoltés derrière Spartacus ou Toussaint Louverture configurent le « peuple véritable ».

13-14- Quand les occupants de la place Tahrir affirment « nous sommes le peuple égyptien », ils se manifestent comme mouvement politique opposé à L’État existant qui doit disparaître. Et rejoignent l’objectif suprême des mouvements révolutionnaires annoncé par Marx : le dépérissement de L’État.

15-16-17-18-19 A la place de la représentation majoritaire du processus électoral, ou de la soumission à une autorité despotique, il y a un détachement minoritaire qui s’affirme non pas comme représentant le peuple, mais comme étant le peuple. Mais ce détachement ne peut exister et se maintenir que s’il reste lié à la masse populaire vivante, considérée comme inexistante aux yeux de l’Etat : autrefois les paysans pauvres, aujourd’hui les immigrés et autour d’eux les précaires, les oubliés, les sans-droits... Soit tous ceux qui ne sont pas le peuple officiel, « la classe moyenne », peuple des oligarchies capitalistes.

20- L’immigré sans papier est l’emblème du nouveau peuple, à la marge du peuple officiel. Le processus d’organisation politique autour de toutes les questions relatives aux derniers venus des prolétaires est central pour toute organisation progressiste aujourd’hui.

21- Le mot peuple a deux sens négatifs : celui, évident, qui s’accroche à une identité fermée qui conduit à un État despotique ; celui, plus feutré et plus dangereux, qui subordonne la reconnaissance du peuple à un État qui organise la croissance, permet à une classe moyenne de consommer les produits dont le Capital la gave, et la laisse libre de s’exprimer tant que cela n’affecte pas le système.

22-23-24- Et il a deux sens positifs : la constitution d’un peuple qui s’oppose à la domination coloniale ; le peuple qui s’affirme car exclu du peuple officiel, et qui affirme son existence dans la visée de l’abolition de L’État existant. Le peuple est donc, soit en amont d’un État désiré, soit en aval d’un État à abolir. Il n’a de sens positif qu’au regard de l’inexistence possible de L’État, soit lors du processus transitoire des guerres de libération nationale, soit lors du processus définitif des politiques communistes.

BOURDIEU, Pierre. Vous avez dit « populaire » ?
Article publié dans les Actes de la Recherche en Sciences sociales, n° 46, mars 1983 ; repris dans Langage et pouvoir symbolique. Le Seuil, 1901

Réflexion autour de l’usage de la langue, de l’expression « populaire » opposée à celle de « savante », ou de « cultivée » : langue populaire, musique populaire...

BUTLER, Judith. « Nous le peuple » : réflexions sur la liberté de réunion.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Hazam et Charlotte Nordmann.

A suivre...