{Merci patron} : un film engagé, mais où ?

(actualisé le )

Depuis sa sortie, le film Merci patron qui tourne aujourd’hui autour de 500 000 entrées, a été porté non seulement par la critique (Jubilatoire, ce pastiche de thriller sur fond de lutte des classes réussit la gageure de ­réenchanter l’action dans une époque aquoiboniste. Moqueur sans condescendance, joyeusement combatif, le film est un parfait dosage d’humour et de constat social. La preuve que l’engagement peut être payant... — Mathilde Blottière, Télérama, 24 février 2016), mais aussi par de nombreuses SD de la FSU qui ont organisé sa projection. Exemple : Nous vous recommandons vivement le visionnage du film Merci Patron !, de François Ruffin . Une ode à la solidarité, à l’audace, un focus sur le système d’une multinationale parmi d’autres, celle de Bernard Arnaud, deuxième fortune française et patron (notamment) du groupe de luxe LVMH. Après ce film, les propositions iniques de la loi travail ont résonné en nous un peu plus fort encore..Peut-être le ressentirez-vous aussi ? Bref, une petite histoire qui dit tout. Bon film !  (SNUIPP-FSU71).
Quelques voix se sont élevées contre, tels Michel Soudais dans Politis, 24 février 2016, ou dans le Blog de Mediapart , Monestier le 30 mars ou Jean-Claude Leroy le 15 avril.

Je viens seulement d’aller voir Merci patron de François Ruffin. Avoir tant tardé était sans doute un signe. Rarement un film ne m’a mise aussi mal à l’aise.
Et ce dès les premières minutes : F. Ruffin, dans ses intonations, sa façon de parler, ses expressions, ses construction de phrases, plagie Pierre Carles (Pas vu, Pas pris ; Enfin pris) sans la moindre retenue. Ce pourrait être à la rigueur que simple paresse de l’auteur.
Mais dans son fond, ce documentaire est beaucoup plus ambigu et dangereux. Et ne se résume pas à ce qu’il peut sembler, de l’humour au 3e ou 4e degré, ni une simple farce de potache comme le soulignait Monestier.
F. Ruffin utilise, de la façon la plus indécente et méprisante qu’il soit, la misère de la famille Klur. Et ce, au profit de sa propre mise en scène (n’hésitant pas à instrumentaliser ses enfants) et de celle de Fakir.
Il illustre de façon directe une négation de tout le travail collectif, syndical, de défense des travailleurs, de leurs intérêts, de leurs droits. Toutes les actions des représentants syndicaux interrogés se sont soldées par des échecs. Et F. Ruffin, par une action individuelle construite sur la magouille et le mensonge, sur la manipulation de la famille qu’il prétend défendre, va obtenir, non pas la reconnaissance que les droits d’un travailleur aient été bafoués, mais une compensation par chantage.
Y-a-t-il une pensée pour la position de ce salarié vis-à-vis de ses nouveaux camarades de travail de Carrefour qui peinent pour obtenir un CDI ? Y-a-t-il le moindre doute sur la volonté d’un groupe capitaliste de « passer l’éponge », et la certitude que la direction de Carrefour, dans 6 mois, dans un an, ne va pas monter une entourloupe à l’encontre de son salarié qui se retrouvera sans le moindre recours ?
Utilisant l’accablement de salariés enfermés dans l’impuissance, F. Ruffin se prend pour Robin des Bois, venu aider les "pauvres". On est loin de la lutte des classes qu’a cru y voir M. Blottière (Télérama).
A la sortie de la séance, le seul sentiment qui reste est une profonde révolte devant cette décrédibilisation de la lutte syndicale, cette glorification de l’action individuelle d’un « gagnant » (Ruffin) face aux échecs des « perdants » (les Klur et leurs camarades licenciés), et une interrogation : comment des syndicalistes pourtant aguerris ont-ils pu se laisser berner ainsi ?

Maryannick Chalabi, 2 août 2016