Le decès de C. Lévi-Strauss sera-t-il suivi de la disparition de l’Anthropologie ?

(actualisé le )

Lettre au ministre de la culture à propos du décès de Claude Lévi-Strauss.

Monsieur le Ministre,

Le décès de Claude Lévi-Strauss endeuille toute la communauté scientifique et de larges franges du public. Nul doute que sa mort donnera lieu à des manifestations de grande qualité, à l’égal de celles qui ont salué son centenaire l’an dernier. Mais ces manifestations (colloques, émissions, expositions, etc.) sont-elles autre chose qu’un cache-sexe destiné à masquer une vérité terrible : l’anthropologie (ou si l’on préfère l’ethnologie) risque fort de ne pas survivre au fondateur de l’analyse structurale des mythes ? Des signes inquiétants font craindre que la mort de Claude Lévi-Strauss s’accompagne de la mort de sa discipline.

Sans insister sur les dégâts occasionnés par les réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche, constatons l’état du MCC. Certes il y a Branly, mais Branly n’a pas été conçu comme un musée d’ethnologie mais comme un musée d’art, adossé au goût d’un très grand collectionneur et marchand. D’autre part, le musée « où dialoguent les cultures » semble avoir du mal à faire dialoguer les différentes cultures de métiers, et notamment la culture de la
recherche et celle de la conservation.

Certes, il va y avoir à Marseille en 2013 un « Musée des arts et des civilisations de la Méditerranée » (ce qui, inexplicablement, doit ce prononcer « MUCEM »). Nous saluons un tel musée. Eriger sur le Vieux Port un musée consacré à la Méditerranée relève d’un bon sens
trop rare ces derniers temps pour qu’il ne soit pas remarqué. Mais ce musée marseillais sera essentiellement tourné vers l’aire méditerranéenne et, par ailleurs, rien n’est encore acquis quant à sa composante anthropologique, on peut tout aussi bien y exposer de l’art
contemporain.

Reste le constat de la mise à sac systématique de la discipline au sein du MCC. Le musée des arts d’Afrique et d’Océanie a été fermé avec une grande brutalité, et c’est aujourd’hui le tour du musée national des arts et traditions populaires (lui aussi, bizarrement, rebaptisé « MUCEM »). Après dix ans de lent démantèlement, il ne reste plus de ce dernier que ses collections et sa galerie, qui montre encore au public – mais pour très peu de temps — les témoignages de la France pré-industrielle (société paysanne et artisanale). Que deviendront les collections d’ethnologie de la France une fois installées à Marseille, sans
aucun lien thématique avec le nouveau musée, et entreposées dans des « réserves accessibles » gérées en PPP, autrement dit : dans un garde-meubles sous la responsabilité d’un entrepreneur privé ?

Mais cette mise à sac ne concerne pas que les musées. Dans l’organigramme de la nouvelle direction des patrimoines, l’ethnologie disparaît presque complètement. Il n’est plus question de conseillers sectoriels dans les DRAC et, en centrale, les plus grandes craintes règnent sur la réalité de la présence de la discipline. Il est certes prévu que le département « du pilotage de la recherche et de la politique scientifique » ait en charge « l’ethnologie et le patrimoine immatériel » mais rien n’est précisé, à ce stade, concernant l’ouverture d’un poste
d’adjoint au chef de département qui serait explicitement dédié à l’ethnologie. Traduction : alors que la RGPP se met en place tambours battant en centrale, le chef de l’actuelle mission à l’ethnologie (vouée à disparaître) n’est pas du tout certain de se voir proposer un emploi
correspondant, dans la traduction du nouvel organigramme, à ses fonctions actuelles.
Or ces fonctions sont vitales ; il est vital que l’ethnologie soit représentée au MCC d’une part par un musée national digne de ce nom, un vrai musée national de société (ce que n’est pas Branly, ce que ne pourra pas être le musée marseillais) et d’autre part par un bureau,
pérennisé, au sein du département du pilotage de la recherche.
L’ethnologie, qui constitue une branche des sciences de l’homme et de la société, est une discipline indispensable pour étudier et faire comprendre au public quelle est la place de chacun au sein de la société, comment sont déterminés par la culture des éléments de nos identités individuelles qui nous semblent aller de soi, et comment ces identités ne sont pas des « choses » figées et rigides mais des processus, toujours en mouvement, toujours en adaptation.

A l’heure où notre pays subit de plein fouet les conséquences d’une crise non seulement financière et économique, mais aussi morale et politique, à l’heure où l’humanité se trouve placée devant des alternatives vitales sur le plan écologique, à l’heure enfin où les démons duracisme et du communautarisme exacerbé rencontrent ceux de l’identité nationale dans son acception la plus brutale et la plus démagogique, il fait peu de doutes que l’auteur de « Race et histoire » n’aurait pu que se désoler d’un tel abandon de poste de la part d’un ministère qu’il a aimé, et avec lequel il a longtemps travaillé. Faut-il rappeler que Claude Lévi-Strauss participa, durant de longues années, au conseil scientifique de la RMN ? Faut-il rappeler que la galerie culturelle du MNATP, actuellement livrée aux casseurs, fut établie selon ses plans ?

Eteindre cette discipline au sein du MCC, empêcher l’action des conseillers sectoriels dans leur accompagnement des populations et des politiques publiques, empêcher, en centrale, une coordination efficace et pérenne avec les DRAC, les musées de société, les laboratoires
de recherche, empêcher l’action d’instruction des dossiers du patrimoine culturel immatériel, empêcher enfin un musée national d’ethnologie digne de ce nom de travailler avec toutes ces autres composantes, comme avec les musées en région, pour faire connaître les collections
françaises, tout cela constituerait effectivement, de la part du ministère, un véritable abandon de poste.

Le monde de la recherche est en deuil de l’un de ses principaux acteurs, souhaitons que nous ne soyons pas bientôt en deuil du monde de la recherche. Monsieur le Ministre, le sort de l’anthropologie au sein de votre ministère est entre vos mains, les choix que vous ferez seront très lourds de conséquences et ils sont entièrement de votre responsabilité.

Frédéric Maguet
secrétaire général du SNAC-FSU