La RGPP, des méthodes de fascistes

Ce texte constitue la déclaration liminaire du SNAC-FSU au Comité technique ministériel du 19 avril 2013 présidé par Mme Aurélie Filippetti. Le premier point à l’ordre du jour de ce CTM consistait en une « présentation du rapport de l’inspection général des affaires culturelles relatif à l’évaluation des effets de la RGPP au MCC »

Il faut saluer le rapport de l’IGAC sur la RGPP, sa qualité, sa profondeur de vue. Ce rapport représente un travail considérable que nous envient beaucoup les collègues d’autres ministères, il faut saluer l’initiative de notre ministre qui en a ordonné la mise en œuvre.

Pour nous, la RGPP a consisté en une dérégulation généralisée des conditions d’exercice du service public.

Sur le plan de la gestion des personnels, elle a consisté en une attaque contre l’emploi statutaire en catégorie C, pour fabriquer de l’indemnitaire en catégorie A et du contractuel en A+.

Tout cela est connu et dénoncé depuis longtemps. Aujourd’hui, ces analyses sont largement confirmées par le rapport.

Au-delà de ces considérations, on observe que la lecture du rapport suscite deux types de réactions :
- nous le savions, ce qui est dans ce rapport était connu de tous
- et maintenant que va-t-il se passer ? L’actuel gouvernement que nous avons élu sur des promesses de changement peut-il impulser une politique porteuse de vraies alternatives ou bien, sous une présentation différente, va-t-il prolonger une politique d’austérité que de plus en plus d’analystes s’accordent à qualifier de suicidaire ?

- Sur le premier point, il est indéniable que ce rapport dévoile peu de choses véritablement inédites. En revanche, il met en lumière le caractère systématique de la RGPP comme machine à broyer. Elle n’a épargné aucune composante de la sphère ministérielle et elle engendré une crise sans précédent pour les agents du service public culturel et pour ses usagers.

Comme organisation syndicale, nous avons bien sûr une lecture particulière, disons une lecture politique, des événements dont ce rapport rend compte. Nous sommes, à sa lecture, à la fois satisfaits et choqués : satisfaits de constater que nos observations sont partagées par d’autres, hors de la sphère syndicale, choqués qu’une telle politique ait pu être menée en France, pendant cinq ans, sous couvert d’une démocratie formelle.

Au printemps 2010, au plus fort des déménagements qui ravageaient l’administration centrale, nous avions terminé un tract en écrivant que les méthodes employées étaient des méthodes de fascistes.
Ce mot avait fait frémir, certains avaient protesté, se sentant à tort mis en cause, d’autres n’y avaient vu qu’une sorte de métaphore, une exagération d’écriture d’un syndicat qui franchit les limites de la bienséance.

Or, il ne s’agissait ni de mettre en cause des personnes ni d’attirer l’attention avec des figures de style.
Nous voulions simplement mettre en garde sur une situation qui nous semblait extrêmement préoccupante. Les méthodes que nous avions sous les yeux mettaient en œuvre trois mécaniques distinctes. Prises isolément, ces trois mécaniques se rencontrent dans de très nombreux systèmes politiques et elles sont, hélas, relativement banales. En revanche, leur combinaison en un système qui leur permet de se renforcer mutuellement et accentue leur nocivité a été mise au point au cours des épisodes historiques dramatiques que Louis Dumont a nommé les « malheurs de la démocratie », à savoir : les totalitarismes du XXe siècle.

La première de ces mécaniques repose sur le mensonge systématique et la manipulation du langage. Le rapport de l’IGAC est assez explicite sur ce point. Nous avions, en ce qui nous concerne, dénoncé le fait que les agents étaient trahis par une hiérarchie qui ne leur disait la vérité ni sur leur situation ni sur les objectifs des réformes. Nous avions écrit un texte sur « le danger de croire aux mots » dans un contexte où l’on assistait à une entreprise de putanisation du langage, avec le détournement systématique de mots tels que « autonomie », « transparence », « rationalisation », « mutualisation », « simplification », mais aussi « courage », « progrès », « effort », « concertation », « donner du sens » et bien sûr : « modernisation ».

La deuxième mécanique consiste dans le contrôle des individus à travers les rythmes qui leur sont imposés : rythmes de travail de plus en plus tendus correspondant à une charge croissante, réformes ininterrompues qui ne laissent à personne le temps de souffler, rythme de réorganisations de services et d’espaces de travail qui participent à une désorientation générale. Tout a été fait pour épuiser les agents et les mettre en panique. Le tout pour un résultat stérile et souvent contraire à l’objectif affiché.

La troisième mécanique consiste à briser les collectifs et à parcelliser les tâches. Elle passe par le dénigrement des solidarités et la promotion de la compétition. Elle repose sur l’individualisation systématique, la mise en concurrence généralisée des agents soutenue par une idéologie de l’évaluation à tous les niveaux. Tout cela a contribué à saper le sens des missions et à provoquer des replis sur soi générateurs de stress.

C’est ce système que nous dénoncions comme des méthodes de fascistes : la conjonction du mensonge, de la mise en tension permanente et de la destruction des solidarités.

Notre conviction est que, par ces méthodes, les promoteurs de la RGPP s’inscrivaient dans ce que Naomi Klein appelle la stratégie du choc. En état de choc, les gens essayent de survivre, ils ne pensent pas à défendre leurs droits, leurs missions ou leurs modes de vie, ils essayent simplement de s’en sortir.
La stratégie du choc consiste à faire passer des réformes contraires aux intérêts des peuples en profitant d’une catastrophe, qu’elle soit naturelle, politique ou économique, voire en la provocant.

La RGPP s’est appuyée sur la crise financière pour faire passer, sous le couvert d’une austérité nécessaire, des réformes néo-libérales qui étaient dans les cartons depuis des lustres. Au niveau de la politique globale, il s’agissait d’en finir avec l’Etat social issu du programme du Conseil National de la Résistance. Au niveau du service public culturel, il s’agissait de promouvoir une marchandisation généralisée, une culture de consommation, et de tordre définitivement le cou aux grandes missions de notre ministère : l’aide à la création, la protection du patrimoine et la démocratisation culturelle.
Pour cela, il fallait réorganiser complètement les services, quitte à brutaliser les agents qui croient dans leurs missions.

- Et maintenant qu’en est-il ?

Depuis mai, une autre force politique gouverne le pays ; nous avons salué son accession au pouvoir après avoir fait campagne pour l’alternance.

Où en sommes-nous dix mois après l’alternance ?
Dans ses recommandations, le rapport IGAC met l’accent sur la nécessité de retrouver une confiance partagée, et notamment d’arrêter les mensonges et les distorsions de langage.
Au-delà du changement de ton et d’un infléchissement de certaines politiques, peut-on dire que la confiance est revenue ?

Nous notons des convergences évidentes entre nos conceptions du service public culturel et celles qui sont mises en avant dans certains programmes ministériels. Il n’est que de prendre pour exemple le plan pour l’éducation artistique et culturelle.
Nous sommes d’accord avec le fait que la culture doit, pour citer Jérôme Bouët, permettre de « développer la créativité et la sensibilité des jeunes, permettre la construction de l’esprit critique, l’acquisition de l’autonomie, de la confiance en soi, de la capacité d’entreprendre et de coopérer, développer la curiosité, l’imagination, l’originalité ».
Tout cela nous va et rencontre nos propres convictions. Mais, pour mettre en œuvre une telle politique, comme pour réparer les dégâts de la RGPP, il faut des moyens. Or, dans le même temps, on nous annonce une poursuite des politiques d’austérité, on nous annonce que les effectifs de nos services, déjà épuisés, vont continuer à diminuer, on nous annonce de nouvelles externalisations.
La Modernisation de l’action publique doit « s’inscrire dans un cadre respectueux de la trajectoire de redressement des finances publiques ».
Aucun desserrement donc des politiques austéritaires. Entre décevoir ses électeurs et décevoir les marchés, le président Hollande semble avoir choisi de décevoir ses électeurs.

Au sein du service public culturel, nous appelons de nos voeux la construction d’une politique culturelle nationale. Après avoir combattu le programme de la culture pour chacun qui n’en était qu’une triste caricature, nous espérons un vrai élan dans ce domaine. A cet égard, pour prendre un exemple, peut-on attendre de la loi patrimoine qu’elle soit autre chose qu’une liste de mesures techniques et réglementaire ? Peut-on espérer qu’elle soit la manifestation d’une vraie volonté politique et d’une vraie réflexion partagée sur la notion de patrimoine ?

Concernant le dialogue social, la note du 30 août invitait les directeurs et les présidents de nos établissements à prendre au sérieux les instances de concertations.

Mais que penser d’un Comité technique de la Direction générale des patrimoines qui ne tient aucun compte d’un vote unanime des organisations syndicales hostile à la création d’un nouvel établissement public ? Comment s’étonner qu’avec un pareil exemple, les directeurs et présidents d’établissements se sentent encouragés à considérer comme négligeables les avis des personnels ?

La RGPP a provoqué une situation de crise profonde qui perdure faute d’y avoir porté remède. La crise, disait Gramsci, « c’est quand le vieux se meure et que le jeune hésite à naître ». Souhaitons qu’il cesse d’hésiter et qu’une politique de reconstruction se mette très vite en place pour le service public culturel.

- lien vers le film de Naomi Klein : La stratégie du choc