Hommage à Brigitte Lainé

Brigitte Lainé est morte le 2 novembre dernier.

Archiviste en chef de la ville de Paris, sa disparition a fait l’objet par sa hiérarchie d’un communiqué qui rappelait brièvement sa carrière et ses qualités. Mais ce communiqué est surtout lourd de silence.

En effet il contourne un épisode essentiel, un acte de résistance et d’engagement, qui valut à Brigitte Lainé d’être placardisée et poursuivie pendant des années par cette même hiérarchie.

Les faits, brièvement.

Jean-Luc Einodi, historien de la guerre d’Algérie, publie en 1991 « La bataille de Paris ». Il y démontre la brutalité - soigneusement occultée jusque là - de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 ordonnée par le préfet de police, Maurice Papon. Il témoigne en ce sens lors du procès de ce dernier devant la cour d’assises de la Gironde.
Mais c’est en vain qu’il demande d’accéder aux archives pour produire les preuves.

Bien que, en 1997, Catherine Trautman, ministre de la Culture, ait annoncé l’ouverture des archives sur ces événements et que Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur, se disait « prêt à chercher à faire la vérité » sur cette nuit, il n’obtient aucune réponse. Le 20 mai 1998, dans un article du Monde, il décrit par le détail les difficultés rencontrées et conclut « En octobre 1961, il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon ».

Celui-ci, qui vient d’être condamné pour complicité de crimes contre l’humanité pour sa participation à la déportation des juifs de Bordeaux, porte plainte. Il compte sur cette absence de preuves pour l’emporter.

C’est ici qu’intervient Brigitte Lainé, archiviste détachée à la ville de Paris, en charge des archives judiciaires. Avec son collègue, Philippe Grand, ils disposent des informations nécessaires et acceptent de témoigner.

Le 11 février 1999, elle révèle au tribunal que les archives judiciaires contiennent effectivement la preuve d’un massacre de manifestants algériens par la police de Papon. Précisant les cotes d’archives, elle liste les cadavres de manifestants retrouvés dans la Seine ou ailleurs, cite les procès-verbaux des commissaires… Elle dénonce aussi une politique de destruction ciblée des archives.
Le crime d’État jusqu’ici soigneusement caché devient officiel. Papon est débouté de sa plainte et Einaudi est relaxé.

Mais ce témoignage déchaîne une tempête tant politique qu’archivistique dénonçant un délit d’obligation du secret, une atteinte au devoir de réserve - bien que le témoignage en justice doive prévaloir. Et les deux archivistes payèrent leur courage d’un long calvaire professionnel. Mise au placard, interdiction d’accès aux dossiers qu’ils traitaient, éloignement des autres agents, suppression de l’accès à internet, négation de leurs compétences… la liste est longue des mesures discriminantes prises par les archives de Paris avec la complicité active ou passive du gouvernement, de la mairie de Paris et de la direction des Archives de France. « Nous sommes en pénitence, la honte des archives. »
Les syndicats n’ont pu obtenir que l’abandon de la sanction demandée par la ville de Paris à la ministre de la Culture.

En janvier 2001, Brigitte Lainé dépose une requête auprès du tribunal administratif de Paris qui lui donnera raison deux ans plus tard, reconnaissant « le caractère d’une sanction disciplinaire déguisée » et redonnant l’honneur aux archivistes diabolisés. Mais un peu tard. Philippe Grand part à la retraite et Brigitte Lainé ne retrouvera jamais la totalité des fonctions dont elle avait été privée avant sa retraite en 2008.

Le communiqué des archives de Paris pour annoncer sa mort est un chef d’œuvre de non dit.
« Son esprit d’indépendance et de liberté, sa conscience politique, l’amènent parfois à tenir des positions lourdes de conséquences, mais qu’elle assume entièrement. Quoiqu’il en soit, après heurs et malheurs, l’héritage qu’elle laisse aux Archives de Paris est colossal et mérite d’être rappelé et honoré. ». Cette hypocrisie a été largement dénoncée par des historiens depuis un mois (cf. Fabrice Riceputi - « Brigitte Lainé ou l’honneur des archivistes français » et autres textes cités ci après).

Certes, le massacre d’octobre 1961 a enfin été reconnu officiellement en 2012 par un communiqué de François Hollande : « Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. »
Mais en ces temps de politique sécuritaire, de soutien inconditionnel aux dérives des forces de l’ordre, de développement de la sensibilité nationaliste voire identitaire, de droitisation de la pensée, la question de la conservation et de l’accès aux archives reste à l’ordre du jour.

Un projet de réforme de la politique de conservation des archives, au prétexte d’exigences budgétaires, est annoncé dans la Contribution du ministère de la Culture au Comité d’Action Publique 2022. Il prévoit de ne plus « privilégier » que la conservation de ce qu’il qualifie d’« d’archives essentielles »… Les archivistes et les historiens se mobilisent et ont adressé au printemps 2018 une pétition au ministère de la Culture qui a réuni presque 10 000 signatures : « Les archives ne sont pas des stocks à réduire ! Elles sont la mémoire de la nation ».

Brigitte Lainé et Philippe Grand, lanceurs d’alertes, citoyens engagés, archivistes responsables, en ont fait la preuve éclatante.

Hommage leur soit rendu.

Pour plus d’infos
Mathilde Larrere :
https://www.bondyblog.fr/opinions/tribune/hommage-brigitte-laine-linfatigable-conservatrice-de-notre-memoire/
Fabrice Riceputi :
http://histoirecoloniale.net/Brigitte-Laine-ou-l-honneur-des-archivistes-francais.html
http://lmsi.net/Archives-et-raison-d-Etat
LDH 
http://felina.pagesperso-orange.fr/doc/arch/
CVUH :
http://cvuh.blogspot.com/2018/11/billet-dhumeur-tres-sombre.html
France Culture :
https://www.franceculture.fr/amp/histoire/une-lanceuse-dalerte-au-placard-larchiviste-qui-avait-raconte-le-massacre-du-17-octobre-1961