« GAEC des DRAC », l’administration en jachère…ou la méthode Coué de l’échec

Le 24 avril, l’administration a convié, suite à leurs demandes insistantes et répétées, les organisations syndicales à une présentation d’une énième version de la Gepeec (Gestion Prévisionnelle des emplois et des compétences) appliquée au DRAC car c’est une priorité et désormais intitulée GAEC « Gestion Anticipée des Emplois et des Compétences ».

Cette démarche n’est pas nouvelle, cela fait maintenant dix ans que l’administration nous fait des présentations et ne dépasse jamais l‘intention. Dans l’espoir d’y parvenir cette fois, elle nous propose une « toute nouvelle méthode » simplifiée, qui s’attacherait dans un premier temps à « régler » les problèmes d’emplois dans les services patrimoniaux des DRAC avant de la généraliser dans tout le ministère. La toute nouvelle méthode, il fallait y penser, consiste à demander à une boîte privée de faire le travail, en route pour l’externalisation du SRH !

Soyons clairs, l’affaire était assez mal engagée malgré les préconisations très claires du rapport de février 2018, rapport intitulé « Revue des missions, de l’organisation et des moyens des services déconcentrés du ministère de la Culture » visant à « construire et mettre en œuvre un plan de gestion prévisionnelle des emplois, des effectifs et des compétences, spécifique aux DRAC » (une seule réunion s’était tenue, le 25 juillet 2018).

A force d’insistance des uns et des autres, l’administration finit par nous envoyer un Powerpoint émanant de la société privée de conseil en management, Bearingpoint (« Point d’appui » dans la langue de Clint Eastwood), assez incompréhensible dans son expression, mais dont il ressort qu’une opération d’expertise RH est en cours dans trois DRAC témoins (Centre Val-de-Loire, Bourgogne Franche-Comté et Grand Est).

La réunion, à laquelle participaient le SRH, le DAT et la DGP, s’est donc ouverte sur une demande de clarification de notre part : « qu’est-ce que c’est que cette histoire ? pourquoi les instances compétentes (CTM, CT DRAC, les CT des DRAC) n’ont pas été informées ? Pourquoi une société extérieure ? Y a-t-il eu un appel d’offre ? et surtout : combien ça coûte ? »

Réponse gênée de l’administration à la première question : les instances vont être informées, notamment le CT DRAC du 28 mai mais, avant de les informer, on voulait avoir un peu de grain à moudre.

Résultat : personne n’a informé les instances, et donc les personnels, qu’une telle opération était en préparation et que le ministère se faisait « coacher » par une entreprise extérieure. Personne n’était au courant non plus du choix des trois DRAC témoins, choix qui s’est fait sur un coin de table et dont on peut discuter la pertinence. Le plus préoccupant est de constater que, sur place, les personnels des trois DRAC en question n’étaient pas vraiment au courant, on nous dit que : « du point de vue général, c’est un projet mené au pas de course, du jour au lendemain sans prendre en compte les impératifs des agents avec, par exemple, une réunion qui commence alors que la visioconf n’est pas installée ».

L’administration n’a pas jugé bon non plus de discuter en amont de la méthodologie de l’opération ni de sa finalité. Une fois de plus, la qualité du dialogue social dans ce ministère saute aux yeux !

Côté finalité, nous avons été servis car les réponses à nos autres questions ont été sans ambiguïté : « On doit savoir vers quoi vont évoluer les DRAC et on doit faire une projection pour les cinq ou quinze ans à venir qui tienne compte tant des départs à la retraite que des métiers nouveaux, mais on a fait le constat qu’on n’avait ni les moyens ni les compétences entre le DAT, le SRH et la DGP ». Les services de la centrale qui font ce type de travail de veille depuis des années apprécieront ce genre de constat, il est vrai qu’à force de taper comme des brutes dans les effectifs, ces fameuses « compétences » vont bien finir par disparaître. Et donc, la solution évidente est de faire appel à un intervenant extérieur pour « bénéficier d’un transfert d’expérience ».

Concernant la participation éclairante du prestataire nous sommes revenus à l’attaque.

Combien ça coûte ? « 250.000 € », Est-ce qu’il y a eu un appel d’offre ? « Oui, c’est un marché de l’Etat porté par la DAE (direction des achats de l’Etat) »
Côté méthodologie, il s’agit nous dit-on d’une « co-construction avec le terrain ». Cela implique une « mobilisation forte des trois DRAC témoins » qui « co-construisent la méthode » avec une équipe projet comprenant le SRH, le DAT, la DGP et Bearingpoint qui va rendre des expertises très pointues après une « immersion » de … deux jours. Tout cela pour produire une méthodologie qui a vocation à être étendue à l’ensemble du ministère.

Les organisations syndicales n’ont pas manqué de relever que les personnels, dans les services, sont en immersion depuis dix, vingt ou quarante ans et que toutes les alertes concernant les départs à la retraite, l’évolution des métiers, les transformations de l’exercice des missions, sont faites très régulièrement mais que personne n’en tient compte.

La GPEEC, que nous appelons de nos vœux, est ainsi un serpent de mer qui ressurgit régulièrement pour être aussitôt oublié. Début 2015, deux CTM de suite lui ont été consacrés. L’administration de l’époque avait lancé un grand plan qui, comme aujourd’hui, avait vocation à être étendu à l’ensemble du ministère, et puis plouf ! Plus rien. On a donc insisté sur le fait que le problème principal n’est pas un problème de méthode ou de complexité (« oh, c’est trop compliqué ! »), mais de volonté politique. L’actuel cabinet et l’actuel secrétaire général ont décidé de faire ça mais qui nous garantit que, eux partis, l’opération continue ? On nous a fait le coup tellement de fois du pétard mouillé qu’on peut légitimement s’interroger.

En attendant, on s’étonne que le document ne fasse à aucun moment référence aux « missions », parlant uniquement des « métiers » et des « compétences ». Outre qu’on peut s’interroger sur la pertinence de la notion de « compétence », notion fourre-tout qui sert de totem aux boîtes d’audit et aux SRH, on se demande quelle est la valeur ajoutée d’une opération qui passe un temps fou à mettre au point une méthode pour trouver à la fin qu’il va y avoir des départs à la retraite et que ça met en péril des métiers, ce que tout le monde savait depuis le début.

La réponse de l’administration est que, quand on parle avec les « interlocuteurs » du terrain, on a des ressentis, des impressions, mais rien de « factualisé ». Avec l’aide d’un intervenant extérieur on va enfin avoir des données fiables. Ce grand partage arrogant « eux ils croient, nous on sait », qui se présente comme une réponse scientifique indiscutable aux problèmes rencontrés dans les services, a d’autant moins de chance d’être pris au sérieux par les collègues qu’il se situe largement hors sol. Dès le début, on est prévenus : cette étude s’effectue « à droit constant et à effectifs constants ». Autrement dit, on ne tient compte ni des baisses d’effectifs, ni du grand bazar amené par la fusion des régions et l’éphémère organisation en pôles, ni de l’arraisonnement des DRAC par les préfectures, ni des coups de boutoirs incessants donnés par le pouvoir exécutif dans le code du Patrimoine, on raisonne hors politique, hors sol. Bienvenu au pays de Peter Pan et de la fée Clochette.

Du coup, on ne s’étonne pas trop que, pour 250.000€ (pour quatre intervenants pendant six mois) on ait à l’arrivée du jargon plaqué sur des évidences. Ce n’est pas forcément la faute des intervenants extérieurs, ils répondent à une commande avec les moyens qu’on leur donne, mais on peut en revanche reprocher à nos directions d’avoir, une fois de plus, monté un bidule dans leur coin en partant du principe que les services ne savent pas faire.

C’est ça la méthode Coué de l’échec, « c’est trop compliqué, on ne saura pas faire, il faut demander à des spécialistes qui savent, avec eux ça marchera ». C’est comme ça qu’on introduit régulièrement les méthodes du néo-mangement dans nos affaires, c’est comme ça également que les directions finissent par persuader les collègues « qu’ils ne savent pas faire ». Belle reconnaissance !

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