Délocalisation des réserves du Louvre : dialogue de sourds sur un projet de dingues

(actualisé le )

Le 15 décembre dernier, au cours d’une audience chez Vincent Berjot, directeur général des patrimoines, le SNAC-FSU a rendu compte du blocage complet de tout dialogue au sein du Louvre concernant l’affaire des réserves ; compte-rendu :

En préliminaire,

Nous avons rappelé que cette entrevue syndicale constitue une préparation pour la rencontre avec la ministre, demandée par les conservateurs du musée dans leur lettre du 17 octobre 2014, refusée – assez brutalement - par la ministre le 28 octobre, et demandée à nouveau par le SNAC-FSU le 27 novembre. A force d’insister, on finira bien par réveiller quelqu’un du côté de la rue de Valois…

Nous avons témoigné de la colère des personnels travaillant sur les collections face à une direction en pleine crise d’autisme.

- Colère parce que les études préliminaires menées par les conservations et les services pour la sauvegarde des collections sont régulièrement utilisées pour préparer des décisions… à l’opposé de leurs préconisations (nous sommes dans la logique : « tressez vous-même la corde pour vous pendre », enthousiasmant !) Et pourtant, la préconisation principale, énoncée à de multiples occasions, n’est pas bien difficile à comprendre : le maximum d’œuvres, le moins loin possible.

- Colère aussi devant le tour de passe-passe qui a été fait au Conseil d’Administration, avec un premier vote, en novembre 2013, assorti de la promesse d’une « étude de la faisabilité » qui ne sera jamais réalisée, escamotée par un second vote anticipé en juin 2014.

- Colère encore devant la surdité (ou la duplicité ?) d’une direction qui modifie subrepticement le périmètre des réserves concernées en imposant le dogme d’une délocalisation totale. La crue de la Seine a bon dos, cette décision unilatérale, qui a tout du caprice directorial, ne tient aucun compte des nombreuses possibilités qui s’offrent sous les toits du Louvre.

- Colère enfin devant l’article du journal gratuit « 20mn » en date du 4 décembre 2014, selon lequel certains personnels du musée agiraient de façon déloyale et irresponsable, allant jusqu’à cacher des informations !!!… Nous citons :

« Résistance passive.

Un groupe de concertation avait tenté d’obtenir le maintien de certaines collections à Paris : c’est raté, seuls les dessins resteront dans la capitale. Du coup, la résistance s’est organisée. Faute d’avoir été entendus au conseil d’administration (qui a validé le projet par deux fois, rappelle Fleur Pellerin), les conservateurs- frondeurs ont, selon nos informations, « évité » de transmettre à la direction les ressources et les besoins de leur département.

Conséquence : les cinq architectes choisis sont priés de plancher sur un projet de 20.000 m2 dont la répartition est, au moins en partie, une boîte noire. Le projet lauréat doit être annoncé mi-avril 2015. »

Donc, si le projet se plante, entendez : si on constate, plus tard, que les collections se retrouvent reléguées dans leur silo de luxe au diable Vauvert, sans possibilité d’étude, ou bien si le superbe joujou architectural est mal dimensionné, ce ne sera pas en raison du dogmatisme du projet initial, mais parce que les conservateurs auront caché des choses aux architectes, grands dieux !!!

Nous avons informé Vincent Berjot de notre intention de demander à Jean-Luc Martinez d’user de son droit de réponse de chef d’établissement afin de démentir cette information calomnieuse. Ce n’est pas parce que les scientifiques sont opposés à un projet qu’ils vont se mettre à le saboter, il ne faut pas tout confondre ; et ce n’est pas parce qu’ils résistent à des orientations contestables qu’on peut les laisser se faire accuser de faute professionnelle.

(NB : Le SNAC-FSU a écrit au président-directeur le 16 décembre. A ce jour, il n’a pas jugé utile de nous répondre … ni, hélas, de défendre la réputation de ses conservateurs.)

Nous avons expliqué ce qui motive l’opposition à ce projet délirant

La délocalisation de la totalité des réserves à 200 kilomètres équivaut à une mise en coma du musée, le palais du Louvre étant ravalé à l’état de « site ».

L’ensemble des opérations courantes sur les collections, qu’elles soient techniques ou scientifiques, vont se trouver considérablement compliquées.

Ce projet est insoutenable en termes économiques, compte tenu de l’explosion des coûts de fonctionnement en temps/homme, en transports/missions.

Il est insoutenable en termes de conservation préventive, en multipliant les mouvements d’œuvres, alors que tout élève de l’Institut national du Patrimoine (INP) apprend que le premier principe du métier consiste à les réduire au minimum. Cela dit, il n’est nul besoin d’être passé par l’INP pour comprendre ça, il suffit d’avoir un minimum de bon sens.

Il est insoutenable sur le plan écologique, promettant un bilan carbone désastreux, en contradiction flagrante avec la prétention du ministère de la culture de se positionner comme un « ministère exemplaire ». (les réserves à Liévin : la fin du label pour le MCC ? Dommage !).

Pour faire bref, la délocalisation totale des réserves sonne la fin de l’efficacité du musée, l’abandon d’un nombre important de projets, et cela au moment où se multiplient les accords avec l’étranger… c’est malin !

Nous avons rappelé ce que nous opposent souvent des interlocuteurs mal informés… ou de mauvaise foi

- Les choses n’auraient pas avancé depuis 2003 :

C’est parfaitement faux, des études ont été menées pour la sauvegarde des œuvres en réserves inondables et des propositions ont été faites par les conservations ; ces études ont été dévoyées et les propositions ont été ignorées. Pour la seconde fois, d’abord à Cergy-Pontoise et maintenant à Liévin, le projet est mis sous la coupe d’intérêts politiques locaux. 

Le sentiment que la direction du musée a partie liée à des engagements qui n’ont rien à voir avec l’intérêt des collections, des agents et des publics, conduit à une rupture de confiance qu’illustre la tentative des conservateurs d’en appeler à la tutelle.

Au quotidien, les conservations ne sont plus en mesure de faire aboutir les plans d’action qu’elles privilégient, qu’il s’agisse par exemple d’affectation de crédits au mobilier muséographique ou d’études pour un programme de densification des salles, puisque tous les moyens et toutes les énergies sont mis sur les projets de délocalisation

- Le Conseil d’Administration a voté à deux reprises :

Ben oui, c’est beau la démocratie formelle … uniquement formelle. Les décisions soumises au CA auraient dû être soigneusement préparées au préalable avec les personnels des conservations et des ateliers qui sont tout de même un peu les experts en ce qui concerne le traitement des collections. Ces personnels sont représentés au CA par trois conservateurs ; ils se sont exprimé ; les autres membres du CA les ont écoutés et ont très tranquillement, très démocratiquement, choisi de suivre l’avis du patron et d’ignorer purement et simplement l’avis des professionnels. Heureusement qu’il s’est trouvé quelques voix syndicales pour s’abstenir face à ce déluge de suivisme béat mais ça n’a pas suffi pour faire du CA autre chose que la chambre d’enregistrement qu’il s’efforce à peine de ne pas avoir l’air d’être…

Quelques réponses du directeur général des Patrimoines.

Vincent Berjot nous a prêté une oreille attentive et courtoise. Il n’a pas émis d’opposition de fond sur l’analyse de la crise, ni remis en cause la légitimité de nos réclamations. Il nous a demandé en quoi la proximité des réserves était indispensable pour l’étude, en se fondant sur l’exemple des archives qui, selon lui, ne réclament pas une telle proximité pour fonctionner. Une discussion s’est engagée brièvement concernant les modes de consultation des objets originaux et des documents d’archive ; en tout état de cause, il a semblé comprendre que, pour un musée, un accès aisé aux réserves n’est pas une simple question de confort.

Il a admis qu’il était nécessaire que le président-directeur du Louvre oppose un démenti aux allégations calomnieuses du Journal 20 minutes.

Il a affirmé qu’il allait intervenir auprès de la ministre pour que l’entrevue demandée le 17 novembre ait lieu.

Il nous a promis à plusieurs reprises d’intervenir auprès de Jean-Luc Martinez en vue d’établir une meilleure concertation au sein du Louvre .

ET MAINTENANT ? SURDITE AGGRAVÉE, AVEUGLEMENT RENFORCÉ

Au niveau concertation, on peut dire que c’est réussi ! Faute de mieux, nous considérerons que la lettre de mission du 2 janvier aux directeurs de départements et aux autres directeurs, est la réponse de Jean-Luc Martinez à l’intervention de V. Berjot.

Le 9 janvier, au cours de l’Heure Mensuelle d’Information de SNAC-FSU, nous faisions le compte-rendu de l’entrevue avec V. Berjot. L’après-midi même - c’est curieux, les hasards - sortait un numéro spécial du journal interne « Louvre express » qui reprend mot pour mot les termes de la lettre de mission du 2.

On y apprend qu’il s’agit d’organiser le travail autour de la notion de « réserves-tampons ». Retenons bien ce mot : désormais, il n’y aura plus d’autres réserves, donc normales, permanentes, au palais du Louvre. Voici donc la réponse franche et directe aux demandes réitérées des conservations.

Pour bien appuyer sur le côté « concertation », il est clairement énoncé (c’est même la première fois que c’est énoncé aussi clairement) : « … un premier principe est que l’ensemble des œuvres en réserve ont vocation à se trouver, à terme, à Liévin » .

Donc, une fois de plus, tout le monde au garde à vous et je–ne-veux-voir-qu’une-tête. 

Incidemment, soit le directeur général des patrimoines n’a pas trouvé le temps ou l’occasion de parler avec Jean-Luc Martinez, soit ce dernier prend le directeur général pour une bille. C’est vrai que c’est difficile, l’exercice de la tutelle, dans un contexte d’ego dilatés…

Mais quand même, il faut reconnaître que la lecture du « Louvre express » nous a donné l’occasion d’une bonne crise d’hilarité, c’est toujours ça.

Motif de l’explosion de rire : l’affirmation facétieuse que ce centre « offrira… un accès facilité pour les agents et les chercheurs »  ! C’est sûr, un collègue étranger en visite à Paris et qui ne dispose pas, lui non plus, d’un budget et d’un temps illimité, sera ravi de faire un petit détour par Liévin, histoire de perdre une journée de mission, avant de repasser de toute façon par le Louvre, puisque la série à étudier est répartie entre les salles et les réserves. Quant aux agents, régisseurs, conservateurs, documentalistes, restaurateurs … ils seront eux aussi ravis de passer leur temps à alourdir le bilan-carbone du Louvre. Et à propos, pointeuse aidant : le temps passé dans les transports est bien comptabilisé comme temps de travail, éventuellement soumis à heures sup ou à récupération ? C’est bien ça ?

Vous aurez compris qu’on n’a pas fini de parler de l’affaire des réserves du Louvre. Cette affaire étant bien sûr tout à fait indépendante de la question du 7/7. Ce sont deux dossiers qui n’ont rien à voir, nous a-t-on dit au cabinet du MCC.

Mais bien sûr !!!

A bientôt donc pour la suite du feuilleton.