CNC : les Temps modernes

ou
Le 1er jour de pointage de Sonia

« Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être fortuite. »

Nous sommes le 1er juillet 2018. Sonia vient de se réveiller et prend son petit déjeuner.

Elle aimerait bien écouter la matinale de France Inter mais ce n’est pas le jour de lézarder, tant pis pour les infos et la culture, faut speeder pour aller pointer !

C’est en effet le 1er jour de mise en service de la badgeuse, l’aube d’une ère nouvelle d’équité et de progrès social. C’est ce que leur a dit, avec un large sourire très inquiétant, Monsieur Duchâteau, le DG.

Sonia s’est constitué sur son smartphone une série de chroniques issues de toutes les radios de Radio France qu’elle aimerait bien écouter tout le long de son chemin pour aller au travail mais elle se dit qu’elle ferait mieux de lire la notice Octime pour comprendre les règles du grand bond du progrès social annoncé.

Sonia a librement choisi d’habiter très loin de Paris (c’est ce qu’on lui a dit). Deux heures tous les matins pour aller travailler, c’est long mais ce ne sera pas trop pour comprendre la notice, un sacré pavé !

Elle entame sa lecture. Le cadre général du temps de travail d’abord.

« Le temps de travail effectif s’entend comme le temps de travail pendant lequel l’agent est à la disposition de son employeur et doit se conformer à ses directives sans pouvoir vaquer librement à ses occupations ».

Ouais !

Bon, voyons comment ça se met en place le progrès social.

« Tout agent soumis au décompte horaire du temps de travail est tenu de se soumettre à ces modalités de contrôle ».

Le début ça fait pas rêver ! Soumis, soumettre, contrôle …On dirait presque « Tout condamné …

Bon pas de mauvais esprit, ma petite Sonia, Think positiv !

« Les plages fixes au cours desquelles la présence de tous les agents est obligatoire sont déterminées entre 10H15 et 16H »

Plages fixes, plages variables, sous les pavés la plage…. Pour les 50 ans de mai 68, ils auraient pu les rendre plus glamour leurs plages !

Y a bien la grève SNCF pour rappeler l’ambiance mais pour le 1er jour de badgeage, ce n’est pas de chance, Sonia risque carrément d’arriver en plein dans la plage méridienne fixée entre 11H45 et 14H15 (tiens, elle a l’air plus sympa cette plage-là !). Elle s’est pourtant levée à 6 heures, l’heure du « Réveil culturel » sur France Culture mais elle se demande si elle ne risque pas de déclencher une anomalie bloquante.

La notice dit effectivement qu’il y a des anomalies bloquantes et des pas bloquantes. Par exemple :

« L’absence de badgeages est une anomalie bloquante qui doit être levée par une demande régularisation de l’agent auprès de son supérieur hiérarchique. »

OK, Sonia a compris, c’est bien les supérieurs hiérarchiques qui débloquent dans cette histoire !

« L’absence de badgeage lors de la pause méridienne se traduit par un débit correspondant à la durée totale de la plage de la pause méridienne, soit 2H30. »

Mais ça c’est vraiment l’arnaque se dit Sonia qui se sait tête en l’air et risque fort d’oublier ce foutu badgeage. Se faire un pense-bête se dit-elle. Il y a peut-être une appli pour cela sur Radio France.

Mais si elle arrive vraiment très en retard, elle va quand même devoir badger 4 fois aujourd’hui ?

Ce serait quand même plus pratique de ne badger que 2 fois, d’autant plus qu’elle a bien l’intention de ne pas ressortir du bâtiment et de déjeuner à la nouvelle cantine.
Franck Lamborghini, le chef des ressources humaines dit que ce ne serait pas équitable de ne pas badger à l’heure du déjeuner car lui, par exemple, il prend 1H30 de pause et celui qui ne prend que 45 mn va être désavantagé et râler. Il va râler, vraiment ? Sonia veut bien que Frank prenne plus de temps, ça ne la dérange pas. Il en a peut-être besoin pour la digestion. Elle n’est pas comme ça Sonia, à penser que ses collègues cherchent à tirer sur la ficelle avec tout le travail qu’ils ont.

« Le maximum d’heures pouvant être inscrit au débit ou au crédit d’un agent est de 8 heures. Si le crédit comptabilisé en fin de mois est supérieur à 8 heures, il est écrêté à cette limite ».

Ils ne sont pas très généreux au CNC se dit Sonia. Son amie Leïla qui travaille au Louvre peut récupérer jusqu’ à 12H.

Et si elle n’arrive pas à faire ses 7H42 dans la journée, qu’est-ce qui va se passer ?
Elle va devoir rattraper ? Elle a pourtant fait tous ses efforts malgré la grève SNCF.

Mais la direction a dit « Si nous attribuons des droits supplémentaires aux agents, il faut s’assurer que ces droits supplémentaires sont objectivables ». Sonia n’a pas vraiment compris mais elle se dit, que là aussi ça risque d’être pour sa pomme.

Sonia se dit aussi qu’il faut qu’elle pense à déposer ses congés. Elle voudrait bien partir 6 jours le mois prochain, elle en a bien besoin, mais ça va faire juste car elle doit désormais déposer ses congés soit- disant longs, 5 semaines à l’avance. Faut vraiment pas qu’elle oublie car son chef de service n’est pas toujours très sympa et il risque de ne pas la rater. Et dire qu’à la direction ils prétendent que ça ne peut pas exister les petites mesquineries de ce genre !

Il faut qu’elle se fasse un nouveau pense-bête !

Bon encore une heure de transport. Elle continue sa lecture…

Les déplacements pour les missions, « majoration du temps de 50% les samedis, soit 5H47 pour un demi- samedi et 11H33 pour un samedi complet…..
Heures supplémentaires….
Tiens, comment on les distingue des autres maintenant qu’il y a les plages variables à partir de 8H et jusqu’à 20 heures ?
Récupération des heures supplémentaires : 1,2 jour pour un jour de semaine. Cela fait quoi 1,2 jour ?......

Sur France Culture, ça doit être l’heure de « L’humeur du matin ».
Sonia, quant à elle est maintenant d’une humeur de chien. La notice lui a donné un sacré mal de crâne et elle n’a pas pu écouter ses émissions préférées.

Et dire que cela a dû leur prendre un temps fou à la direction pour inventer toute ces règles qui sont censées assouplir sa vie professionnelle.
Dépitée, elle fourre la notice au fond de son sac à main et se branche sur l’émission « Les chemins de la philosophie ».

Quel bonheur ! Un hommage à Clément Rosset, un penseur qui alliait tragique et légèreté, une immense lucidité et beaucoup d’humour.
Lucidité et humour. Elle se dit qu’elle va en avoir besoin, Sonia, à l’aube de cette nouvelle ère.

A suivre

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